COUVERTURE  
EXTRAITS  
EXTRAIT No1 EXTRAIT No2 EXTRAIT No3 EXTRAIT No4 EXTRAIT No5 EXTRAIT No6 EXTRAIT No7

Ce fut un très long voyage. De Schaffhouse, en Suisse, à Alep, en Syrie. Otto Julius Oechslin ne vit toutefois pas le temps passer; il avait tellement à découvrir. Son rêve le plus fou, il était en train de le réaliser. Pourtant, Alep, au mois d'août, n'est pas vraiment un rêve, tant la chaleur y est étouffante. Les touristes, en cette année 1908, ne s'y bousculaient d'ailleurs pas. Alep, au nord de la Syrie et proche de la frontière turque, était une petite ville où se mêlaient Turcs, Arabes et Arméniens. Envoyé par une grande société allemande, Julius (il n'avait jamais aimé le prénom Otto) fut accueilli par deux messieurs moustachus, habillés à l'européenne, l'air jovial et chaleureux. Malgré son jeune âge - il avait tout juste 23 ans - Julius se donna une certaine contenance pour faire honneur à la société qui l'avait engagé.
- C'est bien vous le représentant des grosses machines?
- Oui, c'est bien moi. Les tracteurs, les ascenseurs, les camions, c'est moi.
- Vous êtes bien jeune et votre moustache bien fine. Ici tous les hommes
portent une grosse moustache! dit le premier en guise de bienvenue.
- Je me présente: Nazih.
- Vous savez, une grosse moustache sera nécessaire pour visiter nos clients les
bédouins! ajouta le second qui répondait au nom d'Amine.
Bien que terriblement gêné, vexé même, Julius fit mine de rien et répondit avec un grand sourire:
- Avec la chaleur qu'il fait, elle grandira bien assez vite ma petite moustache.
La glace fut vite rompue entre les trois hommes. Portant les valises de Julius, les deux messieurs le conduisirent jusqu'à la station où les attendaient des voitures à chevaux.
- Monsieur Julius, permettez-moi de vous appeler par votre prénom, car votre
nom de famille est impossible à prononcer. Monsieur Julius, ce soir vous allez
passer la nuit dans une famille arménienne, car votre appartement n'est pas
encore complètement meublé. Demain matin, on viendra vous chercher pour
aller au bureau.
- Pas de problème, Amine! lança le jeune homme.

Une fois en ville, Julius ressentit à nouveau l'excitation de la découverte. De petites maisons, entourées de beaux jardins qui distillaient des effluves de jasmin, et tout un bouquet d'odeurs typiquement moyen-orientales. Son cœur battait la chamade. A 23 ans, il réalisait son rêve. Il ne put s'empêcher alors de penser à Johann Burkhardt, cet aventurier lausannois qui avait, bien avant lui, parcouru l'Arabie, qui avait redécouvert Petra et l'avait fait connaître au monde extérieur.

Les chevaux s'arrêtèrent enfin devant une petite bâtisse. Les deux hommes se hâtèrent de faire descendre les valises; ils les posèrent à l'entrée de la demeure où un petit bonhomme trapu portant avec fierté des moustaches broussailleuses les reçut en gesticulant. Julius suivait avec lenteur, laissant Amine et Nazih discuter avec l'hôte. Puis vinrent les présentations, ponctuées d'éclats de voix:
- Voici le représentant de notre grande société allemande: M. Julius...
euh... euh...
- "Oechslin", dit Julius, un peu énervé.
- Entrez, entrez M. Julius, bienvenue dans notre humble demeure. Je m'appelle
Hagop, et voici ma femme Ani.
Une femme rondelette s'avança vers lui en s'essuyant les mains dans son tablier. Julius l'observa avec curiosité. Elle devait avoir la quarantaine, elle était plutôt boulotte, ses cheveux étaient bien tirés en arrière en un petit chignon lové au bas de sa nuque; son visage était aussi rond que son corps, ses yeux étaient énormes sous des sourcils bien arqués, et, pour couronner le tout, sa bouche était lippue et ses joues toutes rouges. Elle déversa un torrent de paroles prononcées dans une langue que Julius ne comprenait pas. Amine et Nazih se retirèrent en promettant de revenir le lendemain matin. Julius resta planté devant ses deux hôtes sans pouvoir communiquer avec eux. Finalement Hagop lui indiqua sa chambre: un lit étroit, une table de nuit avec une petite lampe, une commode avec une cuvette et une cruche d'eau, un gros savon de forme cubique et de couleur vert olive posé à côté de la cuvette, et, de l'autre côté, un essuie-mains.

Tout avait l'air très propre et le lit assez confortable; la fenêtre donnait sur une cour arrière ou du linge séchait. Mais, et la porte! Où était la porte? Julius eut un haut-le-corps, puis réalisa qu'un rideau multicolore servait de porte. Bizarre! D'autant plus que le jeune homme ne se sentait pas trop à l'aise. Il n'avait aucune intimité dans sa chambre, le petit homme trapu parlait à peine le français, sa femme n'en avait aucune notion... Heureusement, se dit-il, qu'il ne passerait qu'une seule nuit dans cet endroit.
- Sidi, Monsieur! Hagop appela Julius.
Ce dernier écarta la tenture, sortit de sa chambre et se retrouva face à une table bien garnie et... deux jeunes filles à la beauté exotique.
- Seta et Houri, mes deux filles, dit Hagop en guise de présentation.
Tout le monde prit place autour de la table. Ani s'affairait à servir chacun. Julius en premier, qui eut droit aux meilleurs morceaux d'agneau rôti, accompagnés de riz et d'une délicieuse salade. Julius aimait moins ces tranches d'oignon cru dans la salade et ne se gêna pas pour les repousser vers le bord de l'assiette. Il ne pouvait guère communiquer avec ces gens si chaleureux. Les gestes et les signes aidant, l'atmosphère finit par se détendre, au point que les deux demoiselles riaient à gorge déployée en mettant la main devant leur bouche. Un geste dont Julius ne comprenait pas la signification. Cacher de si belles lèvres, des dents si blanches, ce n'était pourtant pas un défaut! Il ne pouvait comprendre à ce moment-là qu'il s'agissait d'une marque de pudeur. La mère, Ani, s'affairait bien plus qu'elle ne mangeait. C'était son rôle de femme. Elle faisait souvent la trotte entre la table et la cuisine, pendant que son cher époux se gavait en faisant beaucoup de bruit en mâchant la viande. Comme il lui manquait plus de la moitié des dents, il mâchait plutôt avec ses gencives, les joues gonflées de nourriture. On aurait dit un hamster avec ses bajoues, en pleine séance de mastication.

 
© copyright Claire Oechslin, design: Acte 7, technique: dommedia.net
x 
 

 

Ce fut un très long voyage. De Schaffhouse, en Suisse, à Alep, en Syrie. Otto Julius Oechslin ne vit toutefois pas le temps passer; il avait tellement à découvrir. Son rêve le plus fou, il était en train de le réaliser. Pourtant, Alep, au mois d'août, n'est pas vraiment un rêve, tant la chaleur y est étouffante. Les touristes, en cette année 1908, ne s'y bousculaient d'ailleurs pas. Alep, au nord de la Syrie et proche de la frontière turque, était une petite ville où se mêlaient Turcs, Arabes et Arméniens. Envoyé par une grande société allemande, Julius (il n'avait jamais aimé le prénom Otto) fut accueilli par deux messieurs moustachus, habillés à l'européenne, l'air jovial et chaleureux. Malgré son jeune âge - il avait tout juste 23 ans - Julius se donna une certaine contenance pour faire honneur à la société qui l'avait engagé.
- C'est bien vous le représentant des grosses machines?
- Oui, c'est bien moi. Les tracteurs, les ascenseurs, les camions, c'est moi.
- Vous êtes bien jeune et votre moustache bien fine. Ici tous les hommes
portent une grosse moustache! dit le premier en guise de bienvenue.
- Je me présente: Nazih.
- Vous savez, une grosse moustache sera nécessaire pour visiter nos clients les
bédouins! ajouta le second qui répondait au nom d'Amine.
Bien que terriblement gêné, vexé même, Julius fit mine de rien et répondit avec un grand sourire:
- Avec la chaleur qu'il fait, elle grandira bien assez vite ma petite moustache.
La glace fut vite rompue entre les trois hommes. Portant les valises de Julius, les deux messieurs le conduisirent jusqu'à la station où les attendaient des voitures à chevaux.
- Monsieur Julius, permettez-moi de vous appeler par votre prénom, car votre
nom de famille est impossible à prononcer. Monsieur Julius, ce soir vous allez
passer la nuit dans une famille arménienne, car votre appartement n'est pas
encore complètement meublé. Demain matin, on viendra vous chercher pour
aller au bureau.
- Pas de problème, Amine! lança le jeune homme.

Une fois en ville, Julius ressentit à nouveau l'excitation de la découverte. De petites maisons, entourées de beaux jardins qui distillaient des effluves de jasmin, et tout un bouquet d'odeurs typiquement moyen-orientales. Son cœur battait la chamade. A 23 ans, il réalisait son rêve. Il ne put s'empêcher alors de penser à Johann Burkhardt, cet aventurier lausannois qui avait, bien avant lui, parcouru l'Arabie, qui avait redécouvert Petra et l'avait fait connaître au monde extérieur.

Les chevaux s'arrêtèrent enfin devant une petite bâtisse. Les deux hommes se hâtèrent de faire descendre les valises; ils les posèrent à l'entrée de la demeure où un petit bonhomme trapu portant avec fierté des moustaches broussailleuses les reçut en gesticulant. Julius suivait avec lenteur, laissant Amine et Nazih discuter avec l'hôte. Puis vinrent les présentations, ponctuées d'éclats de voix:
- Voici le représentant de notre grande société allemande: M. Julius...
euh... euh...
- "Oechslin", dit Julius, un peu énervé.
- Entrez, entrez M. Julius, bienvenue dans notre humble demeure. Je m'appelle
Hagop, et voici ma femme Ani.
Une femme rondelette s'avança vers lui en s'essuyant les mains dans son tablier. Julius l'observa avec curiosité. Elle devait avoir la quarantaine, elle était plutôt boulotte, ses cheveux étaient bien tirés en arrière en un petit chignon lové au bas de sa nuque; son visage était aussi rond que son corps, ses yeux étaient énormes sous des sourcils bien arqués, et, pour couronner le tout, sa bouche était lippue et ses joues toutes rouges. Elle déversa un torrent de paroles prononcées dans une langue que Julius ne comprenait pas. Amine et Nazih se retirèrent en promettant de revenir le lendemain matin. Julius resta planté devant ses deux hôtes sans pouvoir communiquer avec eux. Finalement Hagop lui indiqua sa chambre: un lit étroit, une table de nuit avec une petite lampe, une commode avec une cuvette et une cruche d'eau, un gros savon de forme cubique et de couleur vert olive posé à côté de la cuvette, et, de l'autre côté, un essuie-mains.

Tout avait l'air très propre et le lit assez confortable; la fenêtre donnait sur une cour arrière ou du linge séchait. Mais, et la porte! Où était la porte? Julius eut un haut-le-corps, puis réalisa qu'un rideau multicolore servait de porte. Bizarre! D'autant plus que le jeune homme ne se sentait pas trop à l'aise. Il n'avait aucune intimité dans sa chambre, le petit homme trapu parlait à peine le français, sa femme n'en avait aucune notion... Heureusement, se dit-il, qu'il ne passerait qu'une seule nuit dans cet endroit.
- Sidi, Monsieur! Hagop appela Julius.
Ce dernier écarta la tenture, sortit de sa chambre et se retrouva face à une table bien garnie et... deux jeunes filles à la beauté exotique.
- Seta et Houri, mes deux filles, dit Hagop en guise de présentation.
Tout le monde prit place autour de la table. Ani s'affairait à servir chacun. Julius en premier, qui eut droit aux meilleurs morceaux d'agneau rôti, accompagnés de riz et d'une délicieuse salade. Julius aimait moins ces tranches d'oignon cru dans la salade et ne se gêna pas pour les repousser vers le bord de l'assiette. Il ne pouvait guère communiquer avec ces gens si chaleureux. Les gestes et les signes aidant, l'atmosphère finit par se détendre, au point que les deux demoiselles riaient à gorge déployée en mettant la main devant leur bouche. Un geste dont Julius ne comprenait pas la signification. Cacher de si belles lèvres, des dents si blanches, ce n'était pourtant pas un défaut! Il ne pouvait comprendre à ce moment-là qu'il s'agissait d'une marque de pudeur. La mère, Ani, s'affairait bien plus qu'elle ne mangeait. C'était son rôle de femme. Elle faisait souvent la trotte entre la table et la cuisine, pendant que son cher époux se gavait en faisant beaucoup de bruit en mâchant la viande. Comme il lui manquait plus de la moitié des dents, il mâchait plutôt avec ses gencives, les joues gonflées de nourriture. On aurait dit un hamster avec ses bajoues, en pleine séance de mastication.

Seta et Houri se parlaient en se chuchotant à l'oreille. Elles semblaient s'amuser en dévisageant Julius qui n'avait pourtant qu'une seule envie: aller se coucher. Il faillit soupirer de lassitude lorsqu'il vit Ani se diriger une nième fois vers la cuisine. Il comprit que c'était le dessert. Toute fière, la maîtresse de maison servit un plateau contenant une crème brunâtre parsemée d'amandes et de pistaches. Julius hésita, mais on ne lui laissa guère le choix. Ani plongea une grosse louche dans la crème et la vida sans fioriture dans l'assiette du jeune homme. Il goûta, mais avala avec difficulté. Un goût spécial, aigre doux. D'un geste presque brusque, il poussa son assiette et mit sa main sur son estomac comme pour signifier qu'il était repu. Tout le monde éclata de rire, sauf Ani qui semblait un peu vexée. Finalement, Julius, qui savait être galant, salua la petite famille, se leva et se dirigea vers ce qu'il supposait être les WC. Il poussa la porte et ne put s'empêcher de sursauter. La pièce était minuscule, obscure et humide; elle sentait l'urine. Juste en face de lui un rectangle qui descendait d'un demi-mètre avec, au fond, un trou. Ça doit être ça, se dit-il en jetant un rapide coup d'œil à l'endroit. Au plafond une petite lucarne et en bas à gauche une sorte de panier où étaient jetés des bouts de papier journal. Julius fut tout à coup pris de nausée.
Nazih était déjà là, assis dans un café et sirotant son thé. Julius le rejoignit, commanda un café. Ils étaient en pleine forme, prêts à affronter la la chaleur matinale. Le fermier du village qui louait ses chevaux leur amena ses deux plus belles bêtes. Julius portait des habits légers et confortables, sur la tête un chapeau d'explorateur africain qu'il avait acheté à Beyrouth. Nazih, comme toujours, portait son kefiyé, genre d'écharpe blanche retenue par un cordon noir autour de la tête. Ils sautèrent sur leurs chevaux et partirent au pas. Julius était assez confortable même avec le trot, mais lorsqu'ils se mirent à galoper il eut un peu peur de perdre son équilibre. Mais tout alla très bien. Comme c'était bon de sentir ce vent chaud battre contre le visage, même les grains de sable qui écorchaient sa peau lui donnaient un plaisir indéfinissable. Il n'était plus le Julius défait et vaincu, il était libre, léger, volant au-dessus des dunes. Ils galopaient comme des fous. Julius se revoyait bien plus jeune, trottant comme un forcené au-dessus des dunes. Et, tout à coup, les années ne comptèrent plus. L'amour du désert et l'enthousiasme qui l'avaient toujours possédé refaisaient surface. Ses yeux scrutaient l'horizon où rien n'apparaissait, un vide, plat, énorme, comme l'éternité. Il s'était finalement débarrassé de son fardeau, il l'avait jeté parmi ces dunes mouvantes sous le vent, le sable avant emporté sa peine et l'avait enterrée à jamais. Il semblait renaître. Ce désert ne changera jamais, sera toujours là à attendre ceux qui lui appartenaient.

Grand branle-bas dans le village! Un bataillon de la Légion Étrangère vint s’installer à Souk-El-Gharb. Le capitaine ne trouva meilleur endroit que le jardin des Oechslin et les terrains autour de la maison pour faire réunir ses hommes. Julius était à Beyrouth, Rachel avait étendu le matelas et deux édredons. Elle entendit un brouhaha à l’extérieur, lorsqu’elle sortit dans le jardin, elle assista à un spectacle incroyable: des chevaux en train de manger les édredons et le matelas. Ils mastiquaient le coton qui rembourrait la literie. Il y avait partout des militaires. Rachel les appela, furieuse de cette intrusion. Le capitaine vint et s’excusa:

- Désolé, madame, nos chevaux sont tellement affamés, on n’aurait jamais cru
qu’ils avaleraient cela. On vous en donnera d’autres.
Le jour où ils levèrent définitivement le camp, ce fut un autre drame pour Claire, qui se sentait à nouveau seule: ni chèvre, ni soldats! En partant, ces derniers lui offrirent un beau bracelet en argent, composé de fleurs reliées par une chaîne. Elle l'a longtemps gardé, même lorsqu'il n'en resta plus que trois fleurs. Le bataillon partit pour toujours. Des mois plus tard, la nouvelle se répandit dans les villages de la région qu'ils avaient été tous tués lors de la bataille d'El-Alamein. Les rumeurs disaient aussi que le désert était imbibé de sang.
Une vraie petite bédouine entra. Petite de taille, très mince, elle portait une robe longue et des sandales. Ce qui choqua Rachel, c’était la tête de la pauvre jeune fille. Un foulard couvrait sa chevelure rousse, mais le plus marquant était son visage. Il était tout tatoué. Entre ses sourcils, un tatouage, rien de précis, mais une série verticale de trois gros cercles aussi gros qu’un pois-chiche. Le coin extérieur des yeux était rallongé par une ligne allant presque jusqu’aux tempes; les lèvres complètement bleues et, sur le menton, un dessin géométrique parsemé de petits points. . .

- On va oublier le nom Rose, on t’appellera par ton vrai nom: Nevart.

Cette dernière fut enchantée. Elle expliqua que ses parents bédouins l’appelaient Wardé, ce qui veut dire rose en arabe, les religieuses l’appelaient Rose, tous ces noms dérivés de son vrai nom «Nevart» en arménien.